mercredi 29 mars 2017

Trump et le nouveau monde




Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé.
Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Karl Marx




1

Les différentes forces impérialistes forment plusieurs fronts opposés et antagonistes pour lesquels toutes les autres nations sont obligées de prendre parti. Cette dynamique a toujours existé, mais aujourd’hui elle se manifeste plus nettement que pendant la période qui a suivi l'effondrement de l'URSS et la chute du mur de Berlin.

Le texte de Lénine sur l’Impérialisme est fondamental pour comprendre cette réalité (1). Le capital doit se développer sans cesse et l’impérialisme suit le même mouvement d’expansion selon les lois du monopole et de la concurrence. L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ne correspond pas à une phase nouvelle de l'histoire des sociétés de classes mais représente la période où s’exaspèrent toutes les tendances inhérentes au capitalisme quand elles parviennent à leur paroxysme : colonialisme, expansionnisme, hégémonisme, totalitarisme, interventionnisme bestial et prédateur, parasitisme, etc. Ces mécanismes se sont accélérés devant les manifestations de plus en plus aiguës du processus de crise du système capitaliste. Le pillage et la conquête des pays par l’impérialisme ne sont pas seulement mus par la soif d’enrichissement; ils deviennent de plus en plus un moyen pour renforcer sa propre puissance et pour acquérir une hégémonie sur l’impérialisme rival.


Dans ce cadre, l’impérialisme doit, en temps de guerre comme en temps de paix, s'opposer à toute tentative d'organisation des prolétaires afin de les museler et d'empêcher toute velléité de révolte de leur part. Pour cela, il dispose de plusieurs moyens, dont les plus importants sont l'entretien d'une aristocratie ouvrière et une politique anti-immigrés. C’est l’étude de l’impérialisme qui permet à Lénine de préciser la théorie de l’aristocratie ouvrière. En corrompant une partie de la classe ouvrière, à qui elle distribue les miettes du festin impérialiste, la bourgeoisie sépare en deux fractions opposées le prolétariat. Cette division apparaît clairement au regard de la question coloniale et elle se reproduit à l'époque de l'impérialisme, où elle se perfectionne avec l’élévation de solides barrières sociales et culturelles entre aristocratie ouvrière et prolétaires sans réserve. La bourgeoisie utilise également les divisons internes au prolétariat sans réserve lui-même. En dressant, par exemple, le chômeur autochtone contre le chômeur étranger, etc.

De cette façon, elle s’assure la paix sociale et les coudées franches pour son développement économique sur le front interne, tandis que sur le front externe elle acquiert une puissance plus grande pour dépouiller les autres pays.

Par ailleurs, Lénine établit de manière très claire, dans plusieurs écrits (notamment L'impérialisme et la scission du socialisme) (2), le lien qui unit l’impérialisme et l’opportunisme. Ce lien a atteint un niveau monstrueux au stade impérialiste. Il reviendra à la social-démocratie la tâche de détruire les mouvements révolutionnaires nés en Europe sur la vague de la révolution russe (Allemagne 1918-1923, Italie 1919-1921) et d'assurer ainsi la survie du capitalisme. La social-démocratie sera également le vecteur de la fascisation de la société. Dans ce sens, on peut affirmer que la social-démocratie et avec elle ce qu'on appelle de nos jours «la gauche, les progressistes, les socialistes», sont à ranger parmi les pires ennemis du prolétariat.

2

Pour l’opinion publique occidentale (opinion publique largement façonnée par les médias), la victoire électorale de Donald Trump apparaît soit comme une ''nouveauté'', soit comme un remake modernisé du fascisme.

L'élection de Trump a sans doute fait l’effet d’une douche froide pour les tenants du politically correct (3). Ils sont indignés par la franchise du parti qui a été placé au pouvoir quand celui-ci ne craint pas de déclarer, par la voix de ses supporters : «nous allons mieux car quelqu’un est dans une situation pire que la notre, il faut donc défendre nos privilèges à tout prix ! »

En réalité, elle représente la réponse d’une partie de la bourgeoisie à l’approfondissement de la crise mondiale du système capitaliste, notamment à la suite des secousses qui l'ont ébranlé à partir de 2008. La bourgeoisie s'est alors divisée grosso modo en deux camps : celui de la mondialisation contre celui du protectionnisme. Ce dernier pense qu’il est fondamental, pour garder une cohésion sociale nationale, d’introduire des mécanismes économiques et politiques protectionnistes. Trump et Sanders disent la même chose sur ce point. Ce camp s'exprime des deux côtés de l’Atlantique et voit converger vers lui des forces politiques aussi bien de droite que de gauche. Pour lui, il s'agit de défendre la production nationale et l’État souverain contre des lobbies économiques et politiques supranationaux dont l'identification reste assez floue (ce n’est donc pas un hasard si la théorie du complot est à la mode aujourd'hui).

L’autre camp bourgeois a dirigé le monde durant les dernières décennies avec le conte de fée de la mondialisation, de l’union harmonieuse entres États, etc. Il nie l’existence d’une crise structurelle et générale du système, malgré l’évidence des faits.

Quelques références permettront d’illustrer cela :
  • d'abord les réactions d’Obama par rapport aux événements politiques, économiques et sociaux qui ont touché les États-Unis durant ses deux mandats présidentiels : augmentation du chômage, racialisation des antagonismes sociaux, avancée de la Chine, etc.
  • ensuite le cas le plus visible, celui donné par la vieille Europe avec le processus de création de l’Union Européenne. L’union monétaire a symbolisé la fin des divergences entre les États.
  • enfin, dans ce camp aussi, on a vu converger des forces politiques de droite comme de gauche. Par exemple, le mouvement antimondialisation a été son enfant puisqu'il prétend qu’il est possible de résoudre les contradictions internes inhérentes au capitalisme : les mécanismes meurtriers de la concurrence et du monopole. Ce n’est pas par hasard non plus que la proposition politique de l’extrême gauche dans les dernières décennies s'est réduite à un localisme ridicule qui a été présenté comme la seule solution face à l’Empire....

Si les adeptes de la mondialisation pensaient que l’harmonie et le progrès allaient régner sur la planète pour le plus grand bonheur de toutes et de tous, les protectionnistes leur répondent aujourd'hui que le progrès ne peut s’acquérir qu'en se repliant sur soi-même. Et donc que pour ce qui concerne l'harmonie … !

Ces deux camps ne représentent pas deux projets totalement antagoniques parce qu'ils sont d'accord sur l'essentiel (la défense du système d’oppression capitaliste et impérialiste), et qu'entre leurs tendances les plus extrêmes, il existe une vaste gamme de variétés et de nuances. D'ailleurs, désormais, un grand nombre d’anciens mondialistes (pas seulement étasuniens) proclament haut et fort leur conversion à la nouvelle foi protectionniste présentée comme la solution de sauvetage et le rempart face aux prochains ouragans sociaux qui s'annoncent à l’horizon.

Il est donc devenu presque banal de critiquer la mondialisation et ses limites. Il est plus utile pour nous de se concentrer sur les limites du protectionnisme. Quand on parle de limites, on le fait par rapport aux mécanismes de la forme de production capitaliste plutôt que par rapport aux programmes politiques. Ces limites sont incurables parce qu’elles sont historiquement inhérentes à cette forme de production. Cette société confond l’élixir de l’immortalité avec l’utilisation de drogues toujours plus puissantes.

Il faut aussi préciser ce qui dans cette polarisation explique les modifications d'attitudes des bourgeoisies (4). La victoire ou la défaite d'un des camps relève du mouvement réel du capital. Un individu, même s'il est puissant, ne peut pas imposer des changements structurels à l’économie. Lorsque le besoin de changements s'avèrent nécessaires, les administrateurs, les financiers et les politiciens en prennent acte et font en sorte d’élire un président qui suive le même chemin. Autrement dit, c’est le changement qui produit l’homme politique et non l’inverse. Si au temps de la dérégulation, il y a eu besoin d’un good guy comme Ronald Reagan, maintenant que la crise a atteint des niveaux incontrôlables, il est nécessaire de mettre de l’ordre dans la maison : voilà pourquoi on fait appel à un président néo-isolationniste. L’individu Trump n’est pas central. Ses cheveux orange, ses appétits sexuels et mêmes ses affaires florissantes ne sont que le symbole kitch et stupide mais fidèle de l’actuelle phase sénile du capitalisme.

Pour les marxistes, adversaires de la démocratie et du réformisme, la situation sociale et politique la plus favorable est celle où se dévoilent clairement les contradictions entre les classes. C'est seulement cette clarification (révélant la véritable nature et fonction de l’État impérialiste ainsi que le rôle de l’opportunisme, surtout celui qui se prétend révolutionnaire) qui permettra l'apparition d'une polarisation sociale et politique et donc l’émergence d’un mouvement autonome du prolétariat. Pour les communistes, la lutte n'est pas uniquement sociale, elle est aussi politique, économique et militaire. Nous considérons donc qu'un affaiblissement des États impérialistes dû à une compétition de plus en plus agressive entre eux est une condition plus propice que la paix pour le resurgissement de la guerre sociale. Pour nous, Trump n’est pas plus fasciste que ne le sont Obama ou Hollande (le fascisme ''historique'' est lié aux conditions économiques, sociales et internationales de la période qui a succédé à la première guerre mondiale). A l’ère de l'impérialisme, c'est le système capitaliste et bourgeois qui est devenu fascisant (en ce sens que la bourgeoisie peut utiliser conjointement ou alternativement les méthodes fascistes ou démocratiques pour asseoir sa domination). Aujourd'hui, la bourgeoisie est obligée de resserrer l’étau et donc d’utiliser de façon plus directe l’État et sa violence. Sur le plan idéologique, on a une bourgeoisie qui apparaît plus ''méchante'' mais c'est sous les effets de la crise qu'elle le devient puisque celle-ci aggrave les antagonismes entre les classes et dans les classes.

3

Prenons maintenant pour exemple trois questions liées à l'impérialisme et à la situation aux États-Unis : la géopolitique américaine, la ré-industrialisation et la lutte contre l’immigration.

La géopolitique américaine

Dans Le commerce britannique (British Commerce) (5), paru dans le New York Daily Tribune du 3 février 1858, Marx remarquait que l’Angleterre, le plus grand pays impérialiste de l’époque, était en train de financer ses concurrents et de préparer de cette façon son propre déclin. La situation actuelle des États-Unis est proche de celle décrite par Marx pour l'Angleterre d'alors, mais avec la différence que le passage du témoin semble plus difficile à se réaliser. Aujourd’hui, la séparation entre capital financier et capital industriel, que Lénine considérait déjà très avancée, s'est désormais réalisée. Les instruments du capital se sont autonomisés, c'est-à-dire que banque, assurance et fonds de tous types ont acquis une flexibilité et une capacité coopérative qui était impensable à une autre époque. On fait naître des grands réseaux globaux d’intérêts capables de forcer localement la loi de la valeur et même d’échapper au contrôle des États, englobant de cette façon beaucoup d'activités qui relevaient autrefois de leurs prérogatives : poste, chemin de fer, communications, système de retraite, etc. C’est justement pour cette raison que les États eux-même sont obligés d’augmenter leur contrôle sur les grands secteurs de l'économie et sur le secteur social. En même temps qu'augmente ce besoin de contrôle, l’État perd sa fonction sociale traditionnelle, et pour résoudre cette contradiction il ne trouve de solution que dans le triomphe de la force effective (6) du pouvoir politique : le besoin de faire émerger des exécutifs forts et le besoin de réduire tout le blabla parlementaire à une musique de fond. C’est la fascisation de la société, tendance qui domine après la première guerre mondiale. Le courant politique fasciste historique a été vaincu, et avec lui le parti fasciste en Italie et le parti nazi en Allemagne, mais son système par contre a gagné. Le fascisme est donc la forme politique de l’impérialisme.

À l’époque de Reagan, l’État américain l'a emporté sur l’État soviétique. Cette victoire a eu comme conséquence inévitable l’unification de l’Allemagne qui a poussé les américains à créer le cordon sanitaire séparant l'Allemagne et la Russie à travers des États hostiles à ces derniers (Pologne, Ukraine) et pro-américains. Le problème historique par rapport au jeu européen, problème autrefois rencontré par les anglais, et maintenant par les américains, est celui d’éviter une quelconque alliance entre Russie et Allemagne qui déplacerait inévitablement vers l'est l'Europe occidentale dont l'Allemagne est l'élément moteur. Le protectionnisme américain doit désormais sacrifier Berlin (en la ''libérant'') et s’orienter vers Moscou parce que le vrai terrain de jeu impérialiste est le Pacifique – avec sa masse de production et de plus-value qu’il faut conquérir. L’administration Obama, sur ce point, tient la même position que l’administration Trump. Il faut lire dans ce sens les géométries politiques bizarroïdes qui se sont créées durant la guerre contre l’État Islamique. Toute la polémique anti-Otan se base sur l’importance géopolitique du terrain de jeu de l'est asiatique.

Contre l'OTAN, on a pu lire dernièrement des déclarations de la nouvelle administration américaine bien plus radicales que celles des soi-disants ''anticapitalistes'' français. Pour protéger leurs intérêts nationaux dans le Pacifique, les américains ont, dans les années 1990, sacrifié la Corée et même le Japon, rendant ainsi plus forte la Chine, laquelle arrive désormais à être un vrai compétiteur pour les États-Unis. La Chine, pour l’instant, a répondu avec une finesse toute asiatique face à des américains qui font jouer leurs muscles : contre l’antagonisme, pour l’harmonie. Les malheureux journalistes occidentaux ont dû se résoudre à traiter les dirigeants du parti communiste chinois comme des chevaliers de la mondialisation et l’administration Trump comme une officine étatiste obscurantiste. « Le protectionnisme, c'est comme s’enfermer dans une pièce noire, il faut nager dans les grandes mers globales » (le président chinois Xi Jinping à Davos en janvier 2017). La Chine a tout intérêt à maintenir un profil harmonieux aussi bien dans le domaine de sa politique intérieure que dans celui de sa politique étrangère. Avec un avantage pour l’instant, le temps, vu le degré de stabilité que la Chine montre encore jusqu'à aujourd’hui – pensons par exemple à sa capacité à résister aux tendances séparatistes internes et à contenir, soit par l’utilisation de la force soit par la diplomatie, les revendications ouvrières et les mouvements de protestation urbaine. Si Xi Jinping, pouvait déclarer, toujours à Davos le 17 janvier dernier, que « loin est le temps où Pékin exerçait un rôle secondaire sur l’échiquier international. Une posture qui a été choisie par Deng Xiaoping qui a décidé de se concentrer surtout sur les questions internes. Une attitude qui, après, a été maintenu par tous les autres leaders chinois successifs, de Jiang Zemin jusqu’à Hu Jintao et Xi Jinping. Pour la Chine aujourd’hui commence une nouvelle phase, celle pendant laquelle sa propre nouvelle normalité peut devenir un point de référence pour le monde entier ». Il est clair que pour l’administration américaine, l’harmonie chinoise est une nouvelle déclaration de guerre, plus subtile et plus féroce que la parade des missiles, toujours nécessaire et présente. Le message chinois est clair : nous voulons représenter le nouveau rêve car le rêve américain n’existe plus ou est en déclin.

Et c'est donc bien la politique américaine, chef de file de l'impérialisme, qui a produit de nouveaux compétiteurs comme la Chine et en a remis d’autres en mouvement comme Berlin. La Chine qui, malgré ses déclarations sur les bienfaits de l'harmonie, se retrouve face aux États-Unis, sur la question de l’hégémonie dans le continent asiatique et le Pacifique, ce qui aujourd’hui équivaut à dire le monde entier. La politique protectionniste américaine enregistre et confirme l’avancée de ce nouveau compétiteur. L’Allemagne est poussée par l’actuel mécanisme impérialiste à se libérer des liens qui l’ont enserrée après la seconde guerre mondiale. Berlin sera obligé d'assumer une politique de plus en plus autonome et indépendante et en même temps de se déployer hors de ses frontières, même si aujourd’hui elle est entourée à l’Est comme à l’Ouest de nations qui lui sont hostiles. C’est là une question fondamentale pour les communistes. Depuis bientôt un siècle, l’émergence du parti prolétarien dans le centre de l’Europe a été empêchée pour plusieurs raisons :
  • D'abord, le prolétariat allemand a été détruit par les social-démocrates dans les années 1920 et après par les nazis.
  • Il a été ensuite divisé après la seconde guerre mondiale (7). En effet, la politique russo-américaine dans le cadre de l’Europe s’est concentrée essentiellement sur le contrôle du territoire allemand et sur la destruction scientifique de cette hypothèse, contre l’émergence d’un parti prolétarien allemand, c'est-à-dire dans le centre de l’Europe.
Enfin, les procès de monopole et de concurrence du capital sont arrivés à briser l’isolement et le contrôle politique imposé à l’Allemagne par les États sortis gagnants de la 2e Guerre mondiale. Tout ceci, dialectiquement, signifie que Berlin redevient le nouveau centre de la révolution en Europe pour le parti prolétarien.

Quant à la Chine, elle s'annonce, du fait de son histoire et de son dynamisme économique, comme un des foyers les plus importants pour l'avenir de la révolution prolétarienne en Asie.

La ré-industrialisation et le protectionnisme

Bien qu'ils soient la plus grande puissance dominante dans le monde, les USA ne sont pas en mesure de contrôler le mouvement du capital; c'est plutôt celui-ci qui les domine. Le retour de la production industrielle est en cours depuis un moment déjà, bien avant l'élection du président blanc et raciste (8). Il ne s'agit que d'une simple contre-tendance que l'on retrouve dans tout capitalisme en crise. La firme taiwanaise Foxconn, qui a souvent les honneurs des médias par suite des suicides à la chaîne de ses ouvrières chinoises et des dépassements abusifs d'heures de travail qu'elle impose aux travailleurs chaque fois qu'Apple lance un nouveau produit, envisage d'investir 7 milliards de dollars aux USA, ce qui permettrait la création de 30 000 à 50 000 emplois. Une victoire éventuelle pour l'image de Trump qui, lors de la campagne électorale, a déclaré plusieurs fois vouloir faire revenir les emplois "volés" par la Chine (9). Si le bas coût de la main-d’œuvre locale en Asie et en Amérique du Sud avait attiré des investissements venus du monde entier, à présent, avec les robots à prix compétitifs et du fait des turbulences politiques provoquées par des frictions plus visibles entre les États, il devient plus ''convenable'' de produire ''chez soi'' en abaissant ainsi les coûts du transport, cette tendance étant confirmée par la situation actuelle de stagnation du secteur de la logistique et des transports internationaux (10). En outre, la ré-industrialisation permet, du point de vue "politique", de redonner confiance à l'aristocratie ouvrière, qui elle aussi a très souvent subi le chômage.

Ces mesures, cependant, ont un objectif qui est plus propagandiste que réel, le chômage continuant à augmenter. La ré-industrialisation aux USA, par exemple, a pour l'instant peu de répercussion sur le nombre effectif des occupés étant donné le niveau d'automation. Voir par exemple les déclarations de Ford qui veut relancer sa production aux USA (Flat Rock au Michigan) et pas au Mexique, alors que l'industrie automobile forme l'un des secteurs les plus automatisés où la diminution de la main-d’œuvre est continue.

Si d'un point de vue social, ce protectionnisme ré-industriel ne réussit pas à arrêter l'hémorragie du chômage, il rencontre sur le plan économique une semblable limite. Le salaire des ouvriers équivaut à environ moins de 10% du prix de marché d'une machine. Aujourd'hui la main-d’œuvre, tout en étant fondamentale pour la production de la plus-value, compte de moins en moins dans le cycle total de production, ce qui constitue une contradiction fondamentale du capitalisme.

Ce sont là des fait matériels réels puissants et qu'on ne peut pas mettre sous le boisseau. On met en œuvre une série de contre-tendances (augmentation du degré d'exploitation du travail, réduction du salaire, commerce étranger, etc.) afin de retarder et de contrarier la crise du capital. Mais de telles mesures ne sont que des ravalements de façade et ne font que déplacer les contradictions jusqu'à les porter à des niveaux explosifs. L'augmentation de la force productive sociale est à la fois le point de départ et le point d’arrivée de tout ce qui concerne la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Avec un simple schéma, nous pouvons nous représenter la parabole historique de la plus-value et arriver à comprendre à quel point nous en sommes arrivés (11) :


Imaginons une société extrême où on pourrait consommer toute la valeur produite (c'est-à-dire le maximum d’ouvriers, tout le « travail nécessaire » et pas de « plus-travail) : il n’y aurait pas de plus-value et donc pas d’accumulation. À l’opposé, imaginons une société tout autant extrême où on pourrait produire avec des machines et sans ouvrier : on ne pourrait pas extraire de la plus-value. Et donc l’accumulation serait autant impossible. Aux deux extrémités opposées, le zéro de la société primitive qui n’accumule pas et le zéro théorique d’une hypothétique société robotisée sans ouvrier. Le maximum de rente se situe au sommet de la parabole, c'est-à-dire quand le nombre d’ouvriers est plus grand. On peut avoir des contre-tendances à la chute du taux de profit. Plus de plus-value absolue que relative en occupant plus d’ouvriers et en les faisant travailler plus longtemps et de façon plus intense avec très peu de dépenses dans le capital machine. De toute façon, le système, par la complexité de son organisation et sa soif inextinguible de profit, atteint un seuil de machinisme qui l'oblige à en vouloir de plus en plus. Dans ce crescendo exponentiel, aucun État ne remet en question le long développement historique de la machinerie. Même la recherche de plus-value absolue qui signifie aussi augmentation du temps et du rythme de travail et diminution de salaire se révèle politiquement dangereuse pour le capital provoquant une érosion de l’aristocratie ouvrière et faisant tomber des secteurs sociaux entiers dans la spirale infernale du travail peuplé par les working poor, c'est-à-dire un mélange de chômage, flexibilité, précarité, et bas salaires. Ce développement historique ne pourrait être interrompu efficacement, pour le mouvement du capital, que par un conflit, par une guerre mondiale qui provoquerait la destruction du capital fixe et du capital variable. Autrement dit, la destruction de machines et d’hommes remettant en marche un nouveau cycle d’accumulation. La guerre militaire reste une solution possible et nécessaire à la survie du mouvement du capital. Nous voyons donc que libéralisme et protectionnisme mènent tous les deux à la crise capitaliste.

La lutte contre l’immigration

Comme cela a été dit plus avant, on nous a seriné pendant plusieurs années que la mondialisation allait créer une nouvelle ère d’abondance et de bien-être. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé : au contraire, le chômage n'a fait que s'amplifier, et avec lui le chaos social et les conflits militaires. Les nouvelles qui nous arrivent des États-Unis font penser au film La deuxième guerre civile américaine (12) dans lequel on dépeint un conflit armé provoqué par l’immigration et la difficulté d’intégrer les minorités ethniques.

Confrontée à tout cela, la bourgeoisie va chercher des alliés, et elle pense en trouver un dans l'aristocratie ouvrière. Sous bien des aspects, l’aristocratie ouvrière a elle aussi été touchée durant les dernières années par les poussées de crises économiques et sociales. Il est important pour la bourgeoisie de la soutenir car elle sait qu'elle constitue une barrière de protection non négligeable contre les tsunamis sociaux. L’aider signifie essayer de la protéger contre ses concurrents directs, cette masse de prolétaires sans réserve qui ne fait que croître. Par exemple, l’attaque contre l’immigration est une attaque potentielle contre toute cette masse de prolétaires sans réserve où l’immigré est criminalisé. Tout ceci, à contrario des déclarations politiques, parce que socialement, les immigrés correspondent le plus souvent au prolétariat sans réserve, c'est-à-dire sans intégration. Cette lutte aujourd’hui se matérialise par la construction de nouveaux murs, qui ne sont plus seulement juridiques et policiers, mais aussi des ''ouvrages d'art'' comme le projet de mur de Trump à la frontière entre le Mexique et les USA.

Ces murs ne peuvent pas arrêter le mouvement de masse humain produite par la logique capitaliste même dans un monde où ne cesse de s'approfondir la polarisation entre les classes (la classe minoritaire devenant de plus en plus riche et la majoritaire de plus en plus pauvre) augmentant de ce fait le conflit et la concurrence à l’intérieur de la force de travail. La capacité de manœuvre politique à l’intérieur de l’aristocratie ouvrière est de plus en plus limitée. D'ailleurs, les grands partis populaires de masse, de droite comme de gauche, sont en train de s'effondrer. Le processus de dé-intégration du mouvement du capital rend inutile ce genre d’organisation. Même les États ne peuvent pas imaginer une hypothèse sociale égalitaire et keynésienne à l'exemple de l'Allemagne nazie des années 1930 où le slogan était « zéro chômeur, les allemands au travail ! ». Aujourd’hui, le développement des forces productives, du machinisme et de l’automation, exclue du travail et du tissu social une partie de plus en plus nombreuse de population :

« L'ouvrier moderne au contraire, loin de s'élever avec le progrès de l'industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même des conditions de vie de sa propre classe. Le travailleur devient un pauvre, et le paupérisme s'accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. » Le manifeste du Parti communiste, K.Marx, F.Engels

Même dans l'hypothèse où l'on procéderait à l'expulsion de tous ceux qui ne sont pas autochtones, le ''travail pour tous'' ne serait qu’un slogan pathétique face à une masse gigantesque de chômeurs locaux. Dans ce contexte, la proposition d'instauration du revenu universel n'est qu'un essai désespéré et vain de trouver une solution. Mais c’est aussi admettre l’impossibilité de trouver une solution interne au mouvement du capital en obligeant d’un côté à tailler dans les prestations sociales et de l’autre à en créer de nouvelles. Ce qui revient à une position nulle. Et pour les lois du capital, le zéro (Ø) , cela signifie moins (-).

« Le système de crédit accélère par conséquent le développement matériel des forces productives et la constitution d'un marché mondial ; la tache historique de la production capitaliste est justement de pousser jusqu'à un certain degré le développement de ces deux facteurs, base matérielle de la nouvelle forme de production. Le crédit accélère en même temps les explosions violentes de cette contradiction, les crise et, partant, les éléments qui dissolvent l'ancien mode de production. Voici les deux aspects de la caractéristique immanente du système de crédit : d'une part, développer le moteur de la production capitaliste, c'est à dire l'enrichissement par exploitation du travail d'autrui pour en faire le système le plus pur et le plus monstrueux de spéculation et de jeu, et pour limiter du plus en plus le petit nombre de ceux qui exploitent les richesses sociales ; mais, d'autre part, constituer la forme de transition vers un nouveau mode de production » Le Capital, livre troisième, chapitre XXVII, K.Marx

Ce qui est proposé, c'est finalement une version réchauffée du keynésianisme, mais sans le travail. Le keynésianisme ne peut rien sauver car désormais la structure du système est malade – le remède était déjà insuffisant à l’époque puisqu'une guerre mondiale fut nécessaire – parce qu’un des plus importants renversements dialectiques prévues par Marx s’est vérifiée : si la dépense publique a été un des éléments de la croissance économiques quand le capitalisme était encore dynamique, une économie qui compte presque exclusivement sur le crédit pour se maintenir en vie est déjà pratiquement morte. Pour la simple raison que le mécanisme de l’accumulation doit être la plus-value qui revient dans le même cycle qui l’a produit et non pas la valeur volée par une autre part ou la valeur fictive. L’accès au crédit devrait être une exigence extraordinaire en vue d’un résultat : plus de production de plus-value au dépassement des difficultés contingentes et non pas la pratique normale. Mais pour le capital, il est impossible d'être ''raisonnable''.

Cette brève analyse n’est pas exhaustive mais est une invitation à considérer comment le mouvement réel crée les conditions pour la reprise future d’un nouveau et plus violent affrontement des classes. Aujourd’hui aux États-Unis, les mouvements de contestation sont contrôlés par l’opportunisme et poussés par le parti bourgeois pro-mondialisation apparu au cours de l'élection présidentielle, mais dans le même temps nous nous trouvons en face d’un mouvement qui fait bouger à nouveau les lignes et met en branle des masses humaines : au-delà de ce qu’elles revendiquent, ce sont là les signes d’une saine déchirure dans la société. La société américaine est traversée par des crises sociales internes tandis qu'elle est confrontée à une féroce concurrence externe. La crise de la société américaine, qui est encore aujourd’hui en tant que nation, la métropole impérialiste par excellence, est un élément fondamental pour évaluer les perspectives révolutionnaires car elle remet en jeu les vieux rapports de force, pas seulement entre les différents États mais aussi entre les classes sociales. Et c'est bien cela qui nous intéresse dans le nouveau monde de Trump !

Communistes Internationalistes , 2017


Note


2) https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/10/vil191610001.htm

3) Trump n'a pas obtenu le vote des strates profondes des salariés, où c'est l'abstentionnisme qui prévaut, il a obttenu son soutien électoral le plus important parmi le classes à revenu moyen et élevé, en révolte contre le réforme de la santé et l'augmentation des impots. Pour une analyse du vote américain nous renvoyons a : Villes, banlieues et comtés dans les urnes américaines, L'Internationaliste, janvier 2017, n°203. Trump e gli « scontenti della globalizzazione », Prospettiva Marxista, janvier 2017, n°73 http://www.prospettivamarxista.org/Articoli/Art210_gennaio2017.pdf, et N+1, n°40, 2016 http://www.quinterna.org/pubblicazioni/rivista/40/40_rivista.htm

4) Dans la même organisation de l'église catholique, un des plus anciens "partis" du monde, il existe cette subdivision qui entraîne des luttes féroces : protectionnisme contre mondialisation.
Nous avons une présence atypique, mais pas nouvelle, de deux Papes : l'argentin est le Pape régnant et l'allemand est l' "emerito".
Avant ce jour six papes perdirent de leur vivant la charge de pontife. Cinq furent plus ou moins contraints de renoncer, mais le compte peut changer parce qu'à propos des autres papes les nouvelles historiques ne sont pas certaines et quelques zones d'ombre demeurent, comme par exemple au sujet du Pape Giovanni Paolo I (Pape Luciani) mort après 33 jours, en 1978 . Un seul renonça volontairement et nous en connaissons l'histoire avec pas mal de détails: il fut Celestino V, celui qui, comme Dante écrivit dans son livre l'Enfer : « que fece per viltade il gran rifiuto » (« qui fit par lâcheté le grand refus »).
Les actuels deux Papes représentent, au de là d'eux même, deux positions par rapport à la perte du consensus de l'église catholique devant l'avancée des évangélistes, de l'islam et du mouvement du capital. L'Allemand acceptait le défi ; il reconnaissait la chute verticale de l'église catholique et estimait nécessaire la rigueur pour se défendre et pour mieux attaquer ensuite. L'Argentin, le gagnant du moment, subit l'érosion passivement, en niant qu'un antagonisme existe (entre religions et entre religion et société). Dans l'église catholique, pour l'instant, les supporters de la mondialisation ont gagné, mais il y a des signaux forts d'une possible inversion de tendance, par non seulement l'effondrement vertigineux des fidèles mais aussi des mêmes cadres, prêtres et nonnes. L'organisation de l'église est la pierre fondamentale du catholicisme, qui ne peut pas exister sans l'église. En outre l'église catholique, indépendamment de la faction qui est soutenue, est soumise aux mouvements du capital qui modifie ses traits séculaires, mais cela vaut pour l'état général de toutes les religions.

5) Article original en anglais et sa traduction française parus dans Programme communiste n° 64 d'octobre 1974, http://archivesautonomies.org/IMG/pdf/gauchecommuniste/gauchescommunistes-ap1952/pci/programmecommuniste/pc-n64.pdf

6) «  l’État bourgeois commence à montrer sa puissance par des mesures de défense de l’ordre. Il y a une expression technique de la police d’État qui donne une bonne idée de l’usage de la violence virtuelle : la police et les troupes sont consignées dans les casernes. Ce qui signifie qu’on ne se bat pas encore dans les rues, mais que si l’ordre bourgeois et les droits du patronat étaient menacés, les forces armées sortiraient de leurs cantonnements et ouvriraient le feu. » Force, violence, dictature dans la lutte de classe, Prometeo, 1946-48, Le fil rouge, n°1, 2016

7) Si tous sont d'accord contre l'unité-allemande alors à quoi bon la guerre ?, Le fil du temps, n°12, 1975, D'accordo tutti contro la Germania unita. Come, allora, la guerra ?, Il Programma Comunista, n°16 1961




11) Non é una crisi congiunturale, N+1, n°23 2008 http://www.quinterna.org/pubblicazioni/rivista/23/crisi_congiunturale.htm

12) La Seconde Guerre de Sécession, (The Second Civil War) est un téléfilm américain réalisé par Joe Dante, diffusé en 1997

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